Pour faire une proposition qui le mette au devant de la scène, il doit modifier sa vision esthétique et s’inspirer du travail des aînés les plus audacieux. Son intérêt croissant pour l'œuvre de Paul Cézanne (1839-1906), qu’il découvre chez les marchands et lors du Salon d’automne de 1904, puis lors de la rétrospective Édouard Manet de 1905, l’aide à refondre sa peinture, et à formuler un nouveau langage plastique. À l’instar des jeunes artistes de sa génération, Picasso s’enthousiasme pour la peinture du maître d’Aix, solide, structurée, rompant avec les conventions de représentation du réel, et s'exalte face à un art teinté d'une forte identité méridionale. Picasso, artiste espagnol, a vécu près de la Méditerranée, à Málaga, sa ville natale, et à Barcelone, la ville de sa jeunesse.Aussi, partage-t-il avec le peintre installé en Provence, un sentiment d’appartenance à une terre lumineuse, riche d’histoire et de traditions, toujours source d'inspiration. Comme lui, il veut s'éloigner de la capitale, de la culture dominante, pour effectuer un retour aux sources, et mettre à l'épreuve ses « sensations ». Refusant les règles académiques, il se met en quête de lieux lui permettant d’expérimenter de nouvelles techniques, de reconsidérer la nature de l’art, en toute tranquillité. À partir de l’été 1906, la montagne, espace indompté et riche de poésie, devient, pour lui aussi, un laboratoire de recherche.
La sensation de liberté et les émotions particulières éprouvées dans les Pyrénées, près de sites préservés et de villages hors du temps, lui permettent d’entrer en symbiose avec la pensée puissante du maître d’Aix, et de tracer sa propre voie, jusqu’à la révélation de son génie pictural.
La montagne, sujet traité par Paul Cézanne dans plus de quatre vingts compositions, à partir de 1883, mettant en scène la Sainte-Victoire, à la forme pyramidale, constitue ainsi le point de départ des importantes métamorphoses que Picasso impose à son œuvre, jusqu’à élaborer un langage nouveau, l’amenant à repousser les limites de la création.En effet, renouvelant le fond et la forme de ses toiles, grâce à une culture locale primitive, dotée de racines méditerranéennes et classiques, il représenta le monde à travers le prisme de l'univers minéral des origines, qui structura fortement ses compositions. Les séjours effectués en Catalogne lui permirent de s'acheminer, au prix d'efforts répétés, vers un art personnel incisif.
La montagne, entité sacrée, métaphore des forces de la révolte active qui dynamisa les artistes de la modernité, devint l'outil de connexion entre Picasso et le peintre d’Aix. Ce dernier avait porté son art à sa plus haute expression à travers la représentation diluée et évanescente d’une montagne magique et grandiose. Dans les dernières années de sa vie, le motif de la Sainte-Victoire était devenu obsessionnel. Il l’avait extrait des grandes perspectives aériennes, des arrière-plans traditionnels, pour le faire surgir au centre de ses compositions comme sujet à part entière, sous tous les éclairages. Depuis son atelier des Lauves, qu’il fit construire en 1901, la vue sur la Sainte-Victoire était unique.
Ainsi, tout entier absorbé par son désir de mettre en pratique les préceptes du maître d’Aix, Picasso effectue, durant l’été 1906, un séjour en Catalogne, dans un village de montagne très retiré, accessible uniquement à dos de mulet, nommé Gósol. Le massif de Pedraforca qui ferme, de façon imposante, la perspective de la petite vallée, offre un spectacle grandiose, comme celui de la Sainte-Victoire, et l’artiste peut aller sur le motif pour capturer des images.
La volonté du peintre de produire un art différent est autant soutenue par la quête d’un retour à la nature et aux racines, prôné par Cézanne, que par la recherche de nouvelles références puisées dans l’art de Gauguin, Ingres, Puvis de Chavannes, le Douanier Rousseau, le Greco, ou encore empruntées à l’art roman et ibérique local. Elles conduisent à l’abandon de la période rose, pleine des relents d’un réalisme touchant et d’une humanité nostalgique, déliquescente, qui a succédé à la période bleue, empreinte de douleur et de tristesse.
Le travail effectué à Gósol a un impact majeur sur l’œuvre de Picasso puisqu’il débouche sur l’achèvement du Portrait de Gertrude Stein, qui présente des inventions sans précédent, comme la réduction du visage humain à son masque, marquant un jalon dans l’histoire du portrait. L’artiste utilise aussi le principe du masque stylisé pour se représenter dans la série magistrale des Autoportraits."
